Helene Escriva

À trois ans, elle assiste à son premier concert, et en ressort stupéfaite. Dans une salle aux fauteuils rouges, résonnaient les cuivres d’un quintette. Hélène se souvient avoir quitté sa place numérotée pour monter sur scène, et pointer du doigt ce qui la fascinait devant tout l’auditoire : un tubiste aussi imposant que son instrument. Sans savoir qu’il lui remettrait un prix des années plus tard, elle se sent appelée à se saisir de n’importe quel objet, pourvu qu’elle puisse souffler dedans. S’emparant d’abord d’un arrosoir, la pitchoune se met bientôt à jouer de sa première « pichotte ». Elle embrasse alors cet héritage familial qui voit la maisonnée s’organiser en véritable orchestre d’harmonie : maman au saxophone, papa à la clarinette, les grands frères au cor et au trombone, le dernier à la trompette.

Les années filent au gré des virées à la médiathèque pour emprunter des CD par dizaines, zappant de la salsa aux envolées de Zappa ; les années sonnent au rythme des trajets en voiture ambiancés par sa mère – airs d’opéra, volume à fond, fenêtres ouvertes. Sa vocation, Hélène la poursuit par un cursus aménagé au lycée, s’imposant une ascèse cadencée comme un métronome. Le b.a.-ba pour devenir une virtuose de l’euphonium. L’ébahissement face à la puissance de cent musiciens interprétant Chostakovitch, les heures de répétition qui se répètent elles-mêmes à l’envi ; les auditions, les concours et les premières places ; les journées rivées sur les partitions et les nuits à bachoter Bach, lui permettent d’entrer au Conservatoire national supérieur de musique de Paris.

Elle saisit là les règles immuables de ce microcosme où, pour réussir, il ne faut suivre qu’une voie : se présenter à d’autres concours, à d’autres auditions, et bis repetita. La musicienne commence à sortir de la routine en fondant Saxback, un orchestre de chambre au sein duquel elle officia dix ans. Elle qui s’était spécialisée dans un instrument trop récent pour avoir sa place dans les orchestres symphoniques, parvient à s’en faire une, et à se produire dans le monde entier, de l’Asie aux États-Unis. Déterminée à explorer, à pousser les potards un cran plus haut, Hélène ajoute la trompette basse à son répertoire. Mais c’est en embarquant pour quatre ans d’aventure, aux côtés de James Thierrée, qu’elle contrecarre cette vie de soliste dont elle commençait à se lasser.

Avec la Compagnie du Hanneton, l’euphoniumiste découvre ce qui lui manquait tant – une vie de troupe, jouer de la musique classique tout en sortant des partitions trop convenues. Parce qu’elle s’y frotte au pantomime, à la danse et au théâtre, elle réalise que ses talents d’instrumentiste peuvent soutenir des créations aux croisements de plusieurs disciplines. Une tonalité plus sauvage,un brin indisciplinée. Emportée par les riffs de Pink Floyd autant que par le trait de Toulouse- Lautrec, Hélène reste fidèle à sa réputation de ne jamais tenir en place, et à son instrument de cœur – s’épanouissant au sein de nouveaux espaces, elle se fait la promesse de vibrer par des performances hautes en couleur.

Qu’elle s’installe derrière le pupitre d’un auditorium, devant une classe au CNSM de Paris ou à la HEM de Genève, pour enseigner tout ce qu’un cuivre a d’électrisant ; qu’elle regagne ses pénates à Lyon pour concrétiser ses ambitions d’artiste musicienne, Hélène ne manque pas de décliner ses imaginaires. En lançant asH !, elle insuffle cette volonté d’ouvrir la musique aux publics par une pluralité d’expressions artistiques, et devient cette instrumentiste qui voit plus loin que la seule maîtrise de son instrument, cette curatrice de créations impertinente.